Richard Linklater expliqué en 18 minutes, ou comment une conversation dans un train peut tenir lieu de carte postale, d’itinéraire et de déclaration d’amour simultanément.
Table des matières
- 1 Before Sunrise / Before Sunset / Before Midnight : la trinité du voyage amoureux
- 2 Vicky Cristina Barcelona : l’Espagne comme terrain de jeu des illusions
- 3 Eat Pray Love : le voyage solo qui parle quand même aux couples
- 4 The Darjeeling Limited : l’Inde à travers le filtre Wes Anderson
- 5 Roman Holiday : Rome, et la leçon qu’on n’a toujours pas apprise
- 6 Out of Africa : le Kenya avant que tout le monde aille au Kenya
- 7 Thelma & Louise : road-trip, émancipation, précipice
- 8 The Motorcycle Diaries : quand le voyage fabrique une conscience
- 9 Le Touriste : ou comment gâcher Venise en 100 minutes
- 10 A Good Year : la Provence, le vin et l’art de tout plaquer
- 11 Fiche pratique : soirée cinéma voyage à deux
Before Sunrise / Before Sunset / Before Midnight : la trinité du voyage amoureux

On commence fort, et on assume. La trilogie de Richard Linklater (Before Sunrise, 1995 ; Before Sunset, 2004 ; Before Midnight, 2013) est probablement la meilleure étude de couple jamais filmée, et aussi le meilleur argument cinématographique pour prendre un train sans réservation et voir où ça mène. Vienne, Paris, la Grèce : trois villes, trois décennies, deux personnages qui vieillissent ensemble sous nos yeux. Jesse et Céline parlent, marchent, se disputent, se désirent. Aucune scène d’action. Aucun rebondissement scénaristique artificiel. Juste la texture du temps qui passe dans une relation, et le vertige que ça provoque.
Ce que Linklater capte mieux que n’importe quel autre cinéaste, c’est l’idée que le voyage ne révèle pas qui on est : il révèle qui on est ensemble. La critique Adrian Martin notait que dans Before Sunrise, errer dans une ville étrangère produit « a feeling of being not yourself in this time and place, yet more deeply and truly yourself than you have ever been before ». C’est exactement ça. Et c’est exactement ce que tout voyage à deux devrait produire, même si ça finit par une dispute en Grèce.
*Notre chère Yasmine, qui déteste les films « où il ne se passe rien », a regardé Before Midnight un dimanche soir et n’a pas dormi de la nuit. Elle dit que c’est à cause du café. On ne la croit pas.*
Vicky Cristina Barcelona : l’Espagne comme terrain de jeu des illusions

Woody Allen, 2008. Barcelone. L’été. Deux Américaines, un peintre espagnol torturé (Javier Bardem, dans son mode le plus magnétique), une ex-femme qui débarque sans prévenir (Penélope Cruz, Oscar mérité). Vicky Cristina Barcelona est techniquement un film sur l’amour, mais c’est surtout un film sur la façon dont les voyages vous permettent de vous raconter des histoires sur vous-même, et sur ce qui se passe quand la réalité reprend ses droits au moment du retour. Woody Allen y pose une thèse cynique mais lucide : le voyage ne transforme pas, il révèle ce que vous refusiez de voir. Certains trouveront ça déprimant. On trouve ça honnête.
Le film a été critiqué pour son regard un peu exotisant sur l’Espagne (« passion latine », toréadors en fond sonore, flamenco à tout va), et cette critique est méritée. Mais il reste l’un des rares films à montrer un voyage à deux, ou à trois, ou à quatre, sans aucune complaisance envers ses personnages. Barcelone n’est pas une toile de fond romantique. C’est un révélateur. La nuance est importante.
*Le genre de film qu’on regarde en couple et après lequel on a soudain des questions. Beaucoup de questions.*
Eat Pray Love : le voyage solo qui parle quand même aux couples

On entend déjà les soupirs. Oui, Eat Pray Love (Ryan Murphy, 2010) est souvent réduit à son image de marque : Julia Roberts qui mange des pâtes à Rome, médite à Bali, et trouve l’amour au passage. Le film a ses facilités, ses longueurs, son maquillage parfait en pleine jungle. Et pourtant. L’itinéraire, Italie, Inde, Bali, fonctionne comme une structure de reconstruction post-rupture qui parle à une large portion de notre lectorat (on vous voit). Et la question posée, peut-on voyager pour se retrouver soi-même sans fuir l’idée de l’autre ?, reste pertinente. La réponse du film est un poil téléphonée. La question, elle, est bonne.
Adapté du best-seller d’Elizabeth Gilbert, qui a depuis eu une trajectoire personnelle assez vertigineuse (son mari de l’époque est décédé, elle s’est remariée avec sa meilleure amie, puis re-divorcée, la vraie vie dépasse toujours le script), le film est imparfait mais sincère. Et Bali filmée ainsi, ça donne quand même sacrément envie d’y aller.
The Darjeeling Limited : l’Inde à travers le filtre Wes Anderson

Wes Anderson, 2007. Trois frères à bord d’un train indien traversent le Rajasthan et tentent vaguement de se réconcilier après la mort de leur père. Ce n’est pas un film de couple à proprement parler, mais si vous voyagez avec quelqu’un dont vous êtes intimement proches au point de vouloir parfois l’étrangler, The Darjeeling Limited vous parlera directement. Anderson utilise le train et le voyage comme ce qu’ils sont : une boîte close où les conflits non résolus finissent toujours par remonter à la surface, même avec les meilleures intentions du monde.
Esthétiquement, c’est un régal. Narrativement, c’est plus ambigu, et c’est bien. Condé Nast Traveller rangeait ce film parmi les « most visually arresting travel films ever made », et c’est difficile d’argumenter contre. L’Inde d’Anderson n’est pas vraiment l’Inde, c’est une Inde rêvée, superintendance, avec des valises Louis Vuitton et un score musical d’Hrishikesh Mukherjee. Mais parfois, une destination rêvée suffit à déclencher un vrai voyage. Et c’est là toute la magie du cinéma de voyage.
Roman Holiday : Rome, et la leçon qu’on n’a toujours pas apprise

William Wyler, 1953. Audrey Hepburn, Gregory Peck, Rome en noir et blanc. Vacances romaines est l’ancêtre de tous les films de city-break romantique, et il reste, soixante-dix ans après, imbattable. Une princesse qui fugue, un journaliste qui ment sur ses intentions, une Vespa, la fontaine de Trevi, la bouche de la Vérité. Le film a littéralement inventé le fantasme de Rome comme destination romantique, et toutes les campagnes publicitaires de l’office de tourisme italien depuis vivent encore sur cette rente.
Ce qui rend le film bouleversant, et ce que les remakes et les hommages ratent systématiquement, c’est que ça finit mal. Pas de happy end téléphonée. Les deux personnages choisissent la réalité plutôt que le fantasme, et la grandeur du film tient dans ce choix. Dans la vraie vie aussi, d’ailleurs, on ne peut pas rester éternellement en mode « Vacances romaines ». Un jour, il faut reprendre l’avion. Espérons que vous, vous avez un billet retour plus souple que la princesse Ann.
*Sur la liste des films qui ont envoyé des générations entières de couples à Rome : numéro 1 incontesté depuis 1953. L’office de tourisme romain devrait verser une rente à la succession Wyler.*
Out of Africa : le Kenya avant que tout le monde aille au Kenya

Sydney Pollack, 1985. Meryl Streep en baronne danoise, Robert Redford en chasseur de gibier à la mâchoire carrée, les plaines du Masaï Mara au coucher du soleil. Out of Africa est le film qui a planté dans l’imagination collective l’idée que l’Afrique de l’Est était la destination ultime du romantisme grand format. Il s’inspire des mémoires de Karen Blixen (publiés en 1937 sous le pseudonyme Isak Dinesen), qui a réellement vécu au Kenya de 1913 à 1931, y a tenu un ranch de café, et y a vécu une histoire d’amour tumultueuse avec Denys Finch Hatton.
Est-ce que le film idéalise une époque coloniale problématique ? Oui, clairement, et il faut en être conscient. Est-ce qu’il reste l’une des évocations les plus puissantes jamais filmées de ce que le voyage peut faire à une relation, et de comment un lieu peut devenir un personnage à part entière ? Également oui. La scène du vol en biplan au-dessus du Masaï Mara reste l’une des plus belles déclarations d’amour du cinéma mondial. Et si ça vous donne envie de regarder nos adresses en Tanzanie ou au Kenya, personne ne vous en voudra.
Thelma & Louise : road-trip, émancipation, précipice
Ridley Scott, 1991. Deux amies, une Thunderbird décapotable, la route 66, et une liberté qui va crescendo jusqu’à l’irréversible. Thelma & Louise n’est pas un film de couple romantique au sens strict. Mais c’est LE film de road-trip féminin, et il parle de ce que le voyage peut déclencher quand on n’a rien à perdre, ou quand on décide que rien ne nous retient. La dimension duo est totale : les deux personnages n’existent que l’un par rapport à l’autre, et leur road-trip est une conversation continue, une co-construction de l’identité à grande vitesse.
Geena Davis et Susan Sarandon sont éblouissantes. Le paysage du Grand Canyon n’a jamais été aussi chargé de sens. Lonely Planet cite régulièrement ce film parmi les déclencheurs classiques du road-trip américain, et les ventes de cabriolets en Arizona ont probablement connu un pic en 1991. Blague à part, c’est le film à regarder avant un long road-trip en couple, pour se rappeler que l’horizon est une promesse mais aussi une limite.
The Motorcycle Diaries : quand le voyage fabrique une conscience
Walter Salles, 2004. Le jeune Ernesto Guevara (Gael García Bernal) et son ami Alberto Granado traversent l’Amérique du Sud à moto, et à pied quand la moto lâche, ce qui arrive vite. Ce n’est pas une histoire d’amour romantique. C’est une histoire d’amour avec un continent. Et c’est peut-être la définition la plus pure du coup de foudre géographique : on part jeune, on revient transformé, et la transformation est irréversible. Le film adapte les carnets de voyage de Guevara, publiés en espagnol en 1992, soit plus de 40 ans après le voyage original de 1952.
Pour les couples qui voyagent ensemble non pas pour la romance mais pour l’immersion, ceux qui préfèrent les marchés locaux aux rooftop bars, les bus bondés aux transferts privés, ce film est une référence. Parce qu’il montre que le voyage ne vaut que si on accepte d’être changé par ce qu’on voit. Et que ça, ça exige deux personnes également disposées à être bousculées. Ce qui n’est pas donné à tout le monde.
Le Touriste : ou comment gâcher Venise en 100 minutes
Florian Henckel von Donnersmarck, 2010. Angelina Jolie, Johnny Depp, Venise en hiver, le Grand Canal, des poursuites en hors-bord. Tout y est pour un film de voyage irrésistible. The Tourist est pourtant l’un des ratages les plus spectaculaires de l’histoire du film de voyage romantique, et on le met dans cette liste précisément pour ça, parce que son cas mérite une autopsie.
Deux stars au sommet de leur gloire, une ville qui se filme toute seule, un budget colossal, une prémisse de thriller romantique pas inintéressante. Résultat : un film si froid, si mécanique, si dénué de chaleur humaine qu’il rend Venise ennuyeuse. Ce qui est, avouons-le, un exploit en soi. La leçon ? Aucune destination, aussi photogénique soit-elle, ne peut sauver un film où les deux personnages principaux semblent se croiser par hasard plutôt que de se choisir. Ce qui, bizarrement, en fait aussi un excellent métaphore de certains séjours romantiques qu’on a tous vécus un jour. (On ne dira rien de plus.)
*Venise filmée en mode brochure de luxe, sans aucune âme. Un peu comme certains week-ends en amoureux réservés sur internet à 23h un vendredi avec une bouteille de vin entamée.*
A Good Year : la Provence, le vin et l’art de tout plaquer
Ridley Scott à nouveau, décidément, en 2006, cette fois en mode comédie douce-amère. Russell Crowe en financier londonien qui hérite d’un domaine viticole en Provence et se retrouve forcé de choisir entre la City et les cigales. A Good Year est un film mineur dans la carrière de Scott, massacré à sa sortie par la critique américaine, et qui depuis a trouvé sa place dans le cœur de tous ceux qui ont un jour regardé une carte de la Provence en se disant que ça ne serait quand même pas si terrible.
Le film a popularisé le Luberon comme destination de rêve pour les anglophones en quête d’art de vivre à la française, une tendance qui, vingt ans plus tard, a considérablement fait monter les prix de l’immobilier local (autre saison, autre ambiance). Mais pour notre propos, l’intérêt est ailleurs : A Good Year pose la question du couple et du territoire, de la façon dont choisir un lieu de vie ensemble c’est aussi choisir qui on veut être. Certains couples se définissent par une ville. D’autres par un mas en pierre sèche avec une piscine à débordement et une cave à vin. Les deux approches ont leurs mérites.
Fiche pratique : soirée cinéma voyage à deux
| Film | Destination filmée | À regarder si… | À éviter si… |
|---|---|---|---|
| Before Sunrise / Sunset / Midnight | Vienne, Paris, Grèce | Vous aimez les longs dialogues nocturnes | Vous êtes en pleine lune de miel |
| Vicky Cristina Barcelona | Barcelone, Oviedo | Vous aimez les films sans résolution | Votre couple est en zone turbulences |
| The Darjeeling Limited | Rajasthan, Inde | Vous partez en Inde dans 3 mois | Vous cherchez un documentaire réaliste |
| Roman Holiday | Rome | Vous planifiez un city-break à Rome | Vous avez besoin d’un happy end |
| Out of Africa | Kenya | Vous rêvez de safari grande faune | Vous êtes allergique aux fresques épiques |
| Thelma & Louise | Sud-Ouest américain | Avant un road-trip USA | Vous cherchez une fin optimiste |
| The Motorcycle Diaries | Amérique du Sud | Vous partez en backpacking | Vous préférez le confort 5 étoiles |
| A Good Year | Provence, France | Vous rêvez de tout plaquer | Vous n’êtes pas fan de Russell Crowe |
| Eat Pray Love | Italie, Inde, Bali | Vous sortez d’une rupture | Vous avez 12 ans d’abonnement à Criterion |
| The Tourist | Venise | Vous voulez être agréablement surpris en mode basse attente | Vous aimez Venise et préférez ne pas la voir gâchée |
Dernière chose. Si après cette liste vous cherchez quoi faire de l’envie de partir que ces films vous ont laissée, que ce soit une escapade à Rome le temps d’un long week-end, un road-trip au Maroc ou une immersion en Inde, on vous a déjà mâché le travail. Et si vous ne savez pas encore avec qui partir, Before Sunrise repassera bien quelque part un soir de semaine. On ne sait jamais.
