Poveglia. Le nom seul fait son petit effet. Coincée entre Venise et le Lido dans la lagune sud, à quelques centaines de mètres à peine du vaporetto numéro 11 que les touristes prennent sans se douter de rien, cette île de sept hectares cumule à peu près toutes les cases du catalogue de l’endroit qui fout les jetons : pestiférés enterrés en masse, lazaret médiéval, asile psychiatrique, abandon total depuis 1968. Le genre de CV qu’on ne met pas en avant sur Airbnb.
Première mention dans les sources historiques en 421 après J.-C., repeuplée après les invasions lombardes du VIe siècle, Poveglia fut pendant des siècles une vraie communauté de pêcheurs et de producteurs de sel, une île vivante, presque prospère. Elle devint même, au XIVe siècle, une petite république autonome sous la protection du doge Pietro Tradonico, avant d’être rasée lors de la guerre de Chioggia entre Venise et Gênes (1378-1381). À partir de là, l’histoire de Poveglia, c’est une longue accumulation de ce que les siècles font aux endroits qu’ils ont décidé d’oublier.
Table des matières
- 1 La Sérénissime et ses poubelles de luxe
- 2 Le médecin fou, la lobotomie et le clocher, ou l’art du téléphone arabe à l’échelle planétaire
- 3 On y est allés. Sans lampe torche. Évidemment.
- 4 L’île à vendre, et les bons comptes de l’État italien
- 5 Poveglia per tutti, mais pas pour toi, touriste
- 6 Fiche pratique, Poveglia, Venise
La Sérénissime et ses poubelles de luxe

La République de Venise avait ce génie tout particulier d’externaliser ses problèmes sur ses îles de lagune. Poveglia devint logiquement un lazzaretto, une station de quarantaine, à partir de 1793 officiellement, bien que son usage de mise à l’écart sanitaire soit antérieur. Les navires marchands entrant dans la lagune devaient y stopper et y purger leurs équipages avant d’approcher la Sérénissime. Pendant les grandes épidémies de peste, les malades y étaient envoyés mourir loin des yeux, loin du cœur.
Combien sont morts là ? Les chiffres flottent entre 20 et 160 000 selon les sources, un écart qui en dit long sur la fiabilité de certains récits. Lonely Planet entretient prudemment le mystère, mais le CICAP (le comité italien d’enquête sur les pseudosciences) est plus tranchant : selon eux, l’immense majorité des légendes horrifiques sur Poveglia ont été créées ou amplifiées de toutes pièces par l’émission américaine Ghost Adventures en 2009. Alberto Toso Fei, historien vénitien interrogé par le New York Times, estimait quant à lui que le nombre total de morts sur l’île était « plus proche de 20 que de 100 000 ». (Oui. Vingt. Pas cent mille. On vous laisse digérer.)
En 1922, les bâtiments existants furent reconvertis en maison de repos pour indigents, et non en asile psychiatrique au sens dramatique du terme. L’historien et romancier vénitien Davide Busato est formel là-dessus : il n’y a jamais eu d’hôpital psychiatrique à proprement parler sur l’île de Poveglia. Ce que Sylvia Sprigge décrit dans son livre de 1961, The Lagoon of Venice, c’est un paisible établissement de long séjour où les résidents valides cultivaient des potagers et faisaient du vin en foulant le raisin aux pieds. Pas franchement le décor d’une scène de Shining.
Le médecin fou, la lobotomie et le clocher, ou l’art du téléphone arabe à l’échelle planétaire
Vous connaissez l’histoire. Le directeur de l’asile pratiquait des lobotomies sur ses patients qui voyaient des fantômes. Il finit par voir les mêmes hallucinations qu’eux. Pris de remords ou de terreur, il se jeta du campanile. Ni la presse vénitienne de l’époque, ni les archives régionales, ni aucune source primaire sérieuse ne relatent quoi que ce soit de ce genre. Ce sont des tabloïds anglais, et quelques blogueurs d’ésotérisme particulièrement créatifs, qui ont recyclé et amplifié ces légendes jusqu’à en faire un récit cohérent et universellement répandu. The Guardian Travel a lui-même joué le jeu à plusieurs reprises avant de nuancer. L’histoire est trop belle pour être vraie. Elle l’est probablement trop.
Sauf que. Même démystifiée, Poveglia reste un endroit singulier. Les ruines sont vraies. L’abandon est réel. Et l’atmosphère, elle, n’a pas besoin de fantômes pour peser.
On y est allés. Sans lampe torche. Évidemment.
Ne comptez pas sur le vaporetto, l’île est officiellement fermée au public depuis des années, pour des raisons de sécurité liées à l’état délabré des bâtiments. Pour y accéder, il faut négocier avec un habitant du Lido possédant un bateau. Ceux qui prétendent que les pêcheurs locaux refusent tous de s’en approcher : notre visite s’est faite à bord d’une barque locale, et les bords de l’île étaient recouverts de filets en train de sécher. La superstition a ses limites quand il s’agit de nourrir la famille.
On est arrivés aux alentours de 14h30. Notre batelier est reparti sur la mer. Nous étions seuls, du moins, on n’a rencontré personne. On n’a pas croisé de fantôme, autant vous le dire d’emblée. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne s’est rien passé d’inquiétant. D’abord, comme des imbéciles, on avait oublié les lampes torches, ce qui oblige à avancer au flash de l’appareil photo dans des pièces entièrement obscures, technique dont on ne recommande pas l’usage pour les âmes sensibles. Plusieurs fois, la toile d’araignée dans le visage, le parquet qui craque sous un poids qu’on n’identifie pas, le couloir dont le fond ne répond pas à la lumière. Poveglia, c’est un endroit qui transforme le banal en présage.
À l’arrière du bâtiment, un petit lapin, prostré, qui ne bougeait pas d’un poil. Des mouches autour de lui. Il respirait vite. N’importe où ailleurs, on aurait haussé les épaules. Là, sur cette île, ce lapin agonisant prenait dans la tête des proportions complètement disproportionnées, et le graffiti sur le mur d’à côté, annonçant fièrement en italien « fantasmes de merde », n’aidait pas à remettre les choses en perspective. Plus loin, un os posé sur une rambarde, mise en scène macabre ou simple détritus de la faune locale, impossible à dire. Et puis ce bruit de verre cassé, résonant à l’intérieur d’une bâtisse qu’on venait de vérifier vide. Un animal ? Une charpente qui lâche ? Peut-être. Peut-être qu’il vaut mieux ne pas chercher à savoir.
La nuit suivante, Marie, pas somnambule pour un sou, s’est réveillée dans le couloir de notre hôtel. Première fois que ça lui arrivait. Dernière fois, on l’espère. (Attention : corrélation n’est pas causalité. On a quand même changé de chambre.)
L’île à vendre, et les bons comptes de l’État italien
En 2014, l’État italien a mis aux enchères un bail emphytéotique de 99 ans sur l’île pour renflouer ses caisses. La mise à prix : 513 000 euros. L’homme d’affaires vénitien Luigi Brugnaro a fait la plus forte offre. L’association citoyenne Poveglia per tutti, forte de 4 500 membres et de 460 000 euros collectés, a tenté de concurrencer, et de s’assurer que l’île reste une bien commun plutôt qu’un hôtel-boutique de luxe pour touristes friands de frissons premium. Le projet de Brugnaro ne répondant pas aux conditions fixées, la vente a été annulée. Il est entre-temps devenu maire de Venise et a sobrement renoncé à ses prétentions sur l’île. (La politique, ça arrange bien des choses.)
Afar Magazine notait en 2025 que le Tribunal Administratif Régional de Vénétie avait finalement tranché deux fois en faveur de Poveglia per tutti, et qu’au 1er août 2025, l’association a obtenu une concession de 6 ans sur la partie nord de l’île pour y développer un parc public urbain. L’île la plus hantée du monde va donc devenir un parc de proximité réservé aux résidents de Venise. On est sûrs que les fantômes apprécieront.
Poveglia per tutti, mais pas pour toi, touriste
Ironie de l’histoire : Poveglia, dont les légendes attirent depuis des années des urbex-touristes, des équipes de télévision paranormale et quelques couples en mal de sensations fortes, est précisément en train de se fermer définitivement au public extérieur. Le parc sera exclusivement accessible aux Vénitiens. Ce coup-là, l’office de tourisme n’a pas son mot à dire, et c’est probablement très bien ainsi. Venise déborde déjà sous le poids du tourisme de masse (si vous avez suivi nos chroniques sur la taxe d’entrée instaurée en 2024 pour limiter les flux de visiteurs, vous voyez de quoi on parle), et l’idée d’une enclave qui s’y soustrait complètement a quelque chose de presque rafraîchissant.
Pour ceux qui n’ont pas encore fait le saut à Venise, Poveglia se voit depuis le Lido, suffisamment distinctement pour laisser travailler l’imagination, pas assez pour effacer le mystère. Et si vous cherchez une façon moins illicite d’approcher l’histoire sombre de la lagune, les îles de San Michele (le cimetière de Venise) ou de Lazzaretto Vecchio (le premier lazaret du monde, lui aussi chargé d’histoire) méritent amplement un détour, et elles, au moins, on peut y aller sans négocier avec un pêcheur du Lido.
Le campanile de Poveglia vu depuis la lagune. Personne ne s’est jeté du haut, selon toutes les sources crédibles. Mais l’histoire est tellement meilleure dans l’autre version.
Fiche pratique, Poveglia, Venise
| Accès depuis Paris | Vol direct Paris-Venise (Marco Polo), 1h40. Compter environ 80-200€ aller-retour selon saison. |
| Visa | Aucun (zone Schengen) |
| Accès à Poveglia | Officiellement interdit. Négocier avec un habitant du Lido possédant un bateau. Budget : 30-80€ selon durée. |
| Meilleure saison | Avril-mai ou septembre-octobre (évitez juillet-août : foule + chaleur + odeurs de lagune). |
| Budget hébergement à Venise | 80-250€/nuit pour deux en boutique-hôtel décent. Pensez au Lido pour des prix plus raisonnables. |
| Durée de visite Poveglia | 1h à 1h30 sur place. Rester la nuit : formellement déconseillé (et interdit). |
| À emporter absolument | Une lampe torche. On insiste. |
| À éviter | Y aller seul. Visiter les étages dont les planchers menacent. Oublier la lampe torche. |
| Statut actuel | Concession accordée à Poveglia per tutti depuis août 2025, accès réservé aux résidents vénitiens. |
